Catégorie Projet ANR Bimby

Auteur(s) : - David Orbach

Publié le 17 Mai 2013

Source(s) : Actes du Colloque Bimby 2012

Cohérence architecturale et beauté du Bimby

 


Animateur :

David ORBACH, Architecte

 

Intervenant(e) :

Bernard LE ROY ou Marine LE ROY, Professeur, ENSA Paris Belleville

 

 

Introduction :

Pourquoi l’urbanisme contemporain ne plaît-il à personne ? Réflexions sur la question de la laideur en urbanisme et la manière de refuser l’urbanisme contemporain officiel. Qu’est-ce qu’une ville agréable et belle ? Étude et définition de la beauté de l’urbanisme démocratique et la manière de réinventer un nouvel urbanisme français et populaire.

 

Télécharger ici la version pdf du résumé et de la retranscription complète de l'atelier

 


Résumé :

 

La laideur de l’architecture contemporaine : comment renouer avec le beau ?

 

Le colloque Bimby a pour but de présenter une nouvelle forme d’urbanisation. Ce thème fait donc apparaître en creux le constat que l’urbanisme actuel ne convient pas aux individus. Vivre dans un environnement laid constitue certainement l’un des facteurs, parmi d’autres, qui expliquent la consommation record d’antidépresseurs des Français.

Il est cependant rare que des personnes osent avouer publiquement qu’elles n’apprécient pas l’architecture contemporaine, car elles sont immédiatement moquées et accusées de passéisme. Pourtant, ceux qui déclarent aimer l’architecture moderne ne vivent pas dans les quartiers modernes qu’ils disent admirer. Leur appréciation est donc sujette à caution. Par ailleurs, les guides touristiques ne conseillent qu’exceptionnellement la visite des quartiers nouveaux. Il s’agit là d’une preuve supplémentaire de la laideur de l’urbanisme contemporain, admiré en public, détesté en privé.

Ce constat amène à  oser poser la question du beau. Celle-ci n’est en effet plus évoquée depuis une cinquantaine d’années. L’approche Bimby semble prometteuse pour renouer avec l’esthétique, car elle est démocratique. Fondamentalement, l’architecture moderne n’est pas faite pour les habitants car elle n’est pas faite par eux.

L’urbanisme actuel repose sur des critères économiques très éloignés de la dimension humaine. Les habitants ne se reconnaissent pas dans les quartiers modernes, car ceux-ci n’ont pas d’âme. En outre, le modernisme a produit des attitudes assez négatives et destructrices des cultures locales, en particulier au niveau des us et coutumes de la vie quotidienne dans l’habitat.

L’urbanisme contemporain traduit en effet la politique ultra-libérale du XXe siècle. Cette doctrine prône la liberté. Pourtant, un nombre croissant d’individus se nourrit et se vêt de la même manière. La liberté crée donc l’uniformité à tous les niveaux, y  compris sur le plan architectural. Les habitants devraient se concerter afin de définir les orientations urbanistiques qu’ils souhaitent voir mettre en œuvre sur leurs territoires. 

 

La significative disparition des toits

La question du toit illustre concrètement les dérives de l’architecture moderne. En effet, cette dernière détruit les toits car elle a horreur du passé. Les revues spécialisées ne présentent que des « boîtes » blanches et plates. Or, les habitants sont très attachés au toit, car il représente symboliquement la maison. En outre, le grenier est le siège de la mémoire, et il n’est pas anodin de constater que la pensée ultra-libérale a pour ambition de modeler des consommateurs sans mémoire.

 

Réglementation de l’urbanisme et beauté

La question de la réglementation doit être posée dans les débats sur la beauté de l’urbanisme contemporain : faut-il alléger les PLU et autres documents d’urbanisme, ou imposer davantage de règles ? Comment établir un lien entre les règlements et la notion du beau ?

D’aucuns estiment que laisser les particuliers entièrement libres de leurs constructions aboutit à des réalisations très discutables, c'est-à-dire à l’usage massif du béton et du parpaing.

D’autres estiment au contraire que faire confiance aux habitants, c'est-à-dire leur laisser une certaine liberté de construction, serait le moyen de retrouver de la variété dans l’architecture.

 

Urbanisme et diversité

Les modes de construction professionnels et planifiés ont fait perdre en diversité. Bimby pourrait donner l’occasion d’en introduire à nouveau dans l’habitat, à condition d’autoriser une certaine dérégulation. Par exemple, il faudrait réduire le nombre des articles des PLU. L’abondance de règles pourrait avantageusement être remplacée par de l’instruction, du conseil et de l’accompagnement aux particuliers, en prêtant attention aux aspects esthétiques. Les architectes devraient assumer ces missions. En Belgique, par exemple, aucune construction ne peut être entreprise sans procéder au préalable à une étude architecturale.

 

La beauté architecturale, une question polémique

L’une des membres de l’équipe d’architectes en charge des premières expérimentations de Bimby rappelle que celui-ci  n’a pas pour objectif de faire du beau. En effet, le projet s’adresse majoritairement à des auto-constructeurs, et non aux architectes, et vise à stopper l’aberration de l’étalement urbain.

Certains estiment par ailleurs que la cohérence d’un quartier se bâtit dans la durée. Les vieux quartiers sont le reflet de l’histoire sociale. Certains bâtiments insalubres ou mal construits ont été détruits au fil du temps. Il faut donc laisser du temps aux quartiers modernes, afin que les usages s’adaptent aux lieux. En outre, l’urbanisme contemporain peut aboutir à des réussites. En témoignent le quartier de Valingby, dans la ville de Stockholm, et celui de Quita de Malagueira, situé dans la périphérie de la ville portugaise d’Evora. Dans ces deux cas, les architectes ont pris en considération les habitants.

Enfin, opposer la laideur de l’urbanisme moderne à la production Bimby, qui serait esthétiquement préférable parce que démocratique, semble discutable. Il paraît en effet difficile de juger a priori de la beauté de constructions juxtaposées issues de projets individuels. Par ailleurs, l’architecture moderne ne se résume pas aux boîtes plates. En outre, si les quartiers anciens sont beaux, c’est parce qu’une sorte de « sélection naturelle » s’est opérée au fil du temps. En d’autres termes, les éléments laids ont été démolis.

Au terme de cet atelier polémique, la plupart des participants de l’atelier s’accordent à penser que, si la question du beau est éminemment subjective, il est au moins une certitude, à savoir que les architectes devraient être davantage à l’écoute des particuliers.

 

Retranscription :

 

David ORBACH : Bonjour à tous, et merci pour votre présence. Tout l’intérêt de cet atelier résidant dans l’échange, je vais commencer par me présenter. Architecte et urbaniste, je dirige une agence avec mon associée, Isabelle Coste. Nous construisons des bâtiments publics depuis quinze ans : écoles, maisons de l’enfance, logements sociaux, etc. Je donne en outre des cours sur le thème de l’architecture à l’Université Populaire de Michel Onfray, à Caen. Je m’interroge particulièrement sur l’architecture moderne, qui produit des constructions moins belles qu’autrefois, et sur les moyens de la repenser sur la base de l’Art Nouveau.

Le colloque Bimby a pour but de présenter une nouvelle forme d’urbanisation. Il postule donc en creux le fait que l’urbanisme actuel ne convient pas. La France est considérée comme un pays de cocagne car nous y disposons de paysages superbes et variés. Ses habitants sont pourtant les champions de la consommation d’antidépresseurs. L’urbanisme joue certainement un rôle dans cet état de fait, même s’il n’en est évidemment pas entièrement responsable. L’approche Bimby me semble prometteuse pour renouer avec la beauté, car elle est démocratique.

Puisque la beauté est le thème de cet atelier, je vous propose de commencer par discuter de la laideur de l’urbanisme contemporain. Notre échange sera sans doute séditieux, puisque la question du beau  n’est plus évoquée depuis 50 ans. Le simple fait de s’y intéresser me semble donc être un acte révolutionnaire et important. Chacun d’entre nous a en effet été convaincu que ne pas aimer l’urbanisme contemporain revenait à être un ringard nostalgique de la lampe à pétrole. Je voudrais que nous réfléchissions ensemble aux arguments utilisés par les personnes qui déclarent que l’urbanisme moderne est beau, et se moquent de ceux qui pensent le contraire.

 

Il m’a fallu dix ans pour comprendre que personne n’aime l’urbanisme contemporain, c'est-à-dire celui du XXsiècle Disons-le sans fard : tout le monde pense qu’il est moche. L’urbanisme étant au service des êtres humains, déclarer qu’il est laid signifie également qu’il ne fonctionne pas Cependant, il faudrait pouvoir l’exprimer à haute voix, sans culpabilité. Or, il n’est pas de bon ton de donner son avis esthétique sur l’urbanisme moderne, car d’aucuns soulignent immédiatement que vous n’y connaissez rien, qu’il faut avoir étudié pour le comprendre, et que tous les goûts sont dans la nature – ce qui revient à dire que le vôtre ne compte pas. L’affaire est pliée, et les chantiers peuvent commencer.

Dans un dîner, il se trouvera toujours une personne pour affirmer avec violence qu’elle aime l’architecture nouvelle et les quartiers contemporains. Néanmoins, la vraie beauté vient du cœur, et non de la bouche. Les déclarations de ces personnes sont sans valeur car ce ne sont que des mots. Il faut, pour connaître la vérité, demander aux défenseurs de l’architecture moderne où ils résident, et où ils passent leurs vacances. Vous vous apercevrez très rapidement que ce n’est jamais dans un quartier nouveau. J’ai beau avoir visité Manhattan et avoir déclaré, comme tout le monde, que c’est un beau quartier, je n’y vis pas.  Mon appréciation ne vaut rien, et je n’en crois pas un mot. La vraie beauté se mesure par le corps. La seule architecture que j’aime est celle que j’ai envie de voir et que j’ai envie de vivre physiquement.

J’ajoute que les touristes affluent dans les vieilles églises et les villages, et non dans les quartiers emblématiques de l’urbanisme moderne. De même, les guides touristiques recommandent la visite de lieux anciens et ne promeuvent que très rarement les quartiers du XXe siècle. Qui parmi ceux qui sont allés en Egypte ont vu les quartiers modernes du Caire ?

Pourtant, une partie de l’urbanisme contemporain appartient déjà au passé. La Villa Savoye date de 1936. Cependant, personne ne souhaite visiter les quartiers postérieurs à la période Art Nouveau.

 

Raphaël CASTIN : Tout réside dans la patine du temps. Un siècle, c’est fort peu. La cohérence d’un quartier se bâtit dans la durée. Les vieux quartiers sont le reflet de l’histoire sociale. Certains bâtiments insalubres ou mal construits été détruits. Il faut laisser du temps aux quartiers modernes, afin que les usages s’adaptent aux lieux.

 

David ORBACH : L’urbanisme moderne naît de la pensée de l’Etat. Les quartiers anciens sont dus à l’organisation des individus eux-mêmes.

 

Raphaël CASTIN : Versailles a pourtant été conçu par la volonté du roi. 

 

David ORBACH : L’urbanisme contemporain traduit la politique ultra-libérale du XXe siècle. Les constructions du début du siècle ne plaisent toujours pas à notre époque. La patine du temps n’est donc pas en jeu. Fondamentalement, l’architecture moderne n’est pas faite pour les habitants car elle n’est pas faite par eux. Du reste, il faut noter que Le Corbusier était très lié au ministre du Logement et aux grands groupes de construction de son époque.

 

Raphaël CASTIN : Le contexte culturel est prégnant dans l’appréciation de l’architecture.

 

Un intervenant : L’urbanisme actuel repose sur des critères économiques. La dimension humaine en est fort lointaine. La référence humaine, ce sont les quartiers anciens, qui n’ont jamais été soumis à des règles. Les habitants ne se reconnaissent pas dans les quartiers modernes, car ceux-ci n’ont pas d’âme. En Allemagne, les centres anciens ont été détruits à 80 % pendant la seconde guerre mondiale. Les reconstructions modernes sont belles et se marient bien avec l’ancien. Les habitants s’approprient bien plus facilement ces nouveaux quartiers qu’en France.

 

David ORBACH  Les Allemands ont essayé de reconstruire leur histoire en reconstruisant leurs habitations.

 

Un intervenant : La misère architecturale française s’explique par son absence totale de conception.

 

David ORBACH :  L’ultra-libéralisme prône la liberté. Pourtant, un nombre croissant d’individu se nourrit et se vêt de la même manière. Je me méfie donc de la liberté, qui nous rend tous semblables. Je préfèrerais que les habitants se concertent afin de définir les orientations architecturales qu’ils souhaitent voir mettre en œuvre sur leurs territoires.  Bimby me paraît particulièrement adapté à ce genre de débats.

 

Bernard LE ROY, architecte, chercheur et enseignant à l’ENSA Paris-Belleville : Il y a quelques années, Marine LE ROY et moi-même avions répondu à une consultation de recherche consacrée à la problématique suivante : « densité, urbanité, intimité ». Nous avions dans ce cadre porté le projet intitulé « Lotir les lotissements. Conditions architecturales urbanistiques et sociologiques de la densification douce de l’habitat individuel ».  Actuellement, je participe au projet Bimby.

 

Je rejoins le propos de David ORBACH.  Je pense que nous avons été trahis par un faux modernisme. Celui-ci a produit des attitudes assez négatives et destructrices des cultures locales, en particulier sur le plan des us et coutumes de la vie quotidienne dans l’habitat. Il a engendré des types de maisons et des morphologies de quartiers qui vont à l’encontre des pratiques que les habitants avaient coutume de développer. Il existe donc une grande différence entre les quartiers massifs construits à la hâte après-guerre et ceux dans lesquels les individus aspirent à vivre.

Je considère néanmoins que l’urbanisme moderne a produit de très grandes réussites.  Deux exemples me viennent à l’esprit.

A Stockholm, le quartier de Valingby, pourtant construit dans les années 1950-1960 sur une dalle au-dessus de la ligne de métro, est apprécié par ses habitants. J’en veux pour preuve qu’il n’est pas soumis aux habituelles manifestations de sabotage urbain visibles dans les quartiers ratés. Valingby doit selon moi sa beauté à ses gabarits et à ses proportions : les largeurs des rues y sont différentes, les motifs soignés, et l’éclairage public et le mobilier urbain ont fait l’objet d’études approfondies. Les espaces ont été scénographiés en portant une grande attention à la question des échelles. Je dois dire que je suis effaré par la manière dont ces questions d’échelles sont généralement négligées par l’architecture contemporaine, qui préfère bien souvent décliner des normes stupides.

Mon deuxième exemple est le quartier Quita de Malagueira, conçu par l’architecte Alvaro Siza en périphérie de la ville portugaise d’Evora. Ce quartier, dont la construction a débuté dans les années 1970, s’est nourri de la réflexion locale des habitants.

 

David ORBACH  : J’ai  été un architecte contemporanéiste pendant très longtemps. J’ai donc visité les quartiers modernes et les ai appréciés. Toutefois, je me suis rendu compte que mon sentiment positif venait de ce que j’évoluais dans un milieu d’architectes qui s’auto-félicitait de la qualité de l’urbanisme contemporain. A présent, il faut se mettre à l’écoute des habitants.

Un intervenant : Un architecte de ma ville pratique du Bimby contemporain sans en revendiquer le nom. Les habitants critiquaient au début ce qu’ils considéraient comme des maisons en carton, puis ont commencé à apprécier l’architecture moderne. Cependant, ces réalisations sont à petite échelle, c'est-à-dire une échelle humaine. Les grands projets reposent quant à eux sur la banalité de la répétition.

 

Marine LE ROY : En tant que chercheurs sur les solutions de densification, Bernard Le Roy et moi-même nous étions interrogés sur les souhaits des particuliers. La majorité avait exprimé le désir du pavillon, c'est-à-dire d’une maison individuelle à quatre faces, dont il est possible de faire le tour. Nous avions identifié cette préférence comme étant l’une des sources des problèmes des lotissements. En effet, elle conduit à bâtir les maisons au centre des parcelles. Etant partisans d’une densification douce et vertueuse, nous avons entamé une réflexion sur les « bonnes » distances, c'est-à-dire celles qui sont sociologiquement acceptables, et sur les plans qu’il convient d’appliquer dans les parcelles. Il apparaît également essentiel de réfléchir aux moyens d’éviter de brouiller la qualité du bâti existant.

 

Laurence MORICE, du CAUE Nord-Pas-de-Calais : Il me semble que David Orbach oppose la laideur de l’urbanisme moderne à la production Bimby, qui serait esthétiquement préférable parce que démocratique. Cependant, il me paraît difficile de juger a priori de la beauté de constructions juxtaposées issues de projets individuels.

 

David ORBACH  : La question esthétique est essentielle. Soit les personnes peuvent construire comme elles le souhaitent, au risque d’aboutir à n’importe quoi, soit des règles sont imposées. Le réel problème réside dans la légitimité de la régulation : quelles règles ? Qui peut les énoncer ?

 

Un intervenant : S'agissant de la question de la régulation, je pense que nous pouvons oser une comparaison avec la nature. Les écosystèmes sont viables à partir du moment où ils sont variés. En outre, un processus de sélection naturelle est à l’œuvre. Je me demande s’il ne faut pas admettre ce fait dans le domaine de l’urbanisme. Les modes de construction professionnels et planifiés ont fait perdre en diversité. Nous pourrions y revenir grâce au Bimby. Je pense qu’il faudrait autoriser une certaine dérégulation, en réduisant le nombre des articles des PLU. L’abondance de règles pourrait être remplacée par de l’instruction, du conseil et de l’accompagnement aux particuliers, en prêtant attention aux aspects esthétiques.

Par ailleurs, si les quartiers anciens sont beaux, c’est aussi parce qu’une sélection a eu lieu au fil du temps. En d’autres termes, les éléments laids ont été démolis. Ne pouvons-nous donc faire un peu confiance aux habitants, quitte à obtenir des constructions qui ne nous plaisent pas, afin de retrouver une certaine variété dans l’architecture ?

 

David ORBACH  : Je déplore l’uniformité des constructions présentées par les revues d’architecture et souscris à l’idée de la diversité. Cependant, la dérégulation me semble aller à l’encontre de cette dernière. Laisser faire n’importe quoi aboutit à n’importe quoi, c'est-à-dire à l’utilisation en masse du béton et du parpaing. Seuls les pays comme la Suisse, l’Allemagne et les Etats-Unis, qui ont une culture du bois, échappent à ce modèle dominant.

 

Un intervenant : L’idée de culture est en effet fondamentale. Où est la culture lorsque les personnes vont acheter des parpaings pour construire une pièce supplémentaire ? Je reçois 2 000 permis par an, et seule une trentaine de dossiers présente des plans corrects et bien dessinés, alors que je suis en zone protégée. Nous devons nous préoccuper de ceux qui veulent se loger et ne disposent pas de la culture nécessaire pour comprendre les recommandations qui leur sont présentées.

 

David ORBACH  : Il faudrait peut-être étendre les secteurs protégés, car ce sont les seuls lieux où il est possible de faire respecter certaines règles et de dire « non ». Ailleurs, le recours au béton et au parpaing est d’usage courant.

 

Un intervenant : Il ne faut pas dire « non » mais donner des explications et des conseils aux particuliers.  De nombreuses personnes viennent me consulter sans avoir des connaissances suffisantes en construction. Ce sont des proies faciles pour les promoteurs et les constructeurs.  Combien de fois les garages sont-ils orientés au sud, et les séjours au nord ? La qualité de vie est souvent sacrifiée par les promoteurs, sans parler de la beauté.

 

Un intervenant, architecte et urbaniste : Je connais des habitants qui ne sont pas insatisfaits de leurs pavillons, même si nous pouvons émettre des critiques sur la banalisation de cet habitat. Il est difficile de les intéresser à la question lors des réunions de PLU. Le seul moyen de recueillir leur attention consiste à discuter de leur propre projet, directement.

 

David ORBACH  : Votre propos concerne l’architecture des pavillons, qui peut effectivement être tout à fait acceptée par leurs habitants. Quant à moi, j’évoquais tout à l’heure celle des boîtes blanches montrées par les revues d’architecture.  

 

Un intervenant : J’ai de plus en plus affaire à des personnes qui rejettent le pavillon à deux pentes, et souhaitent une maison plus contemporaine. Je pense donc qu’il va falloir être modeste quant au qualitatif que nous parviendrons à atteindre grâce au Bimby.

 

Un intervenant : Je considère qu’il est fondamental d’avoir recours à l’architecture. Des kilomètres de lotissement similaires et banals se déroulent dans nos paysages. Seuls les panneaux permettent de faire la différence entre les communes. Nous avons besoin d’animation. Les personnes s’ennuient dans ces lieux ! Par ailleurs, je pense qu’un règlement contraignant incite les individus à se montrer créatifs, si tant est qu’il ne soit pas trop lourd. Lorsque les documents d’urbanisme sont excessivement touffus, les bureaux d’études eux-mêmes ne s’y retrouvent plus.

 

Un intervenant : Je suis originaire de Belgique, et je signale que toute construction doit y faire l’objet d’une étude architecturale.

 

Je pense que la maison individuelle, Bimby ou non, devrait être l’affaire de professionnels. Par touches, ceux-ci pourraient rectifier certaines aberrations et fournir des explications ou des conseils aux particuliers qui n’ont pas de connaissances architecturales. Si vous pouviez agir ainsi en France,  je pense que la démarche Bimby y gagnerait.

 

David ORBACH  : Vous partez du principe que les professionnels sont vertueux. En France, ce serait plutôt l’inverse. Les architectes devraient recommencer à écouter réellement les particuliers. L’architecture contemporaine est totalement égocentrée et ne tient pas compte de l’humain. Il existe pourtant des pistes pour s’en rapprocher, par exemple l’approche symbolique et psychologique.

 

A ce sujet, je voudrais évoquer la question des toits. Les architectes détestent ceux-ci tandis que les personnes y sont très attachées, à tel point qu’ils font l’objet d’une synecdoque : avoir un toit, c’est avoir une maison. J’ai moi-même longtemps répugné à concevoir des toits. Je me suis finalement aperçu que le toit est psychologiquement associé à la tête de la maison. Il a donc une importance extraordinaire pour les habitants. L’architecture contemporaine, dépourvue de toits, ne parle pas à ces derniers.

 

Si le toit est la tête, le grenier est très logiquement le siège de la mémoire. Or, l’architecture moderne détruit les toits car elle a horreur du passé. De même, la pensée ultra-libérale a l’ambition de modeler des consommateurs sans mémoire. Les personnes qui souhaitent préserver le patrimoine français sont d’ailleurs accusées de vouloir muséifier la France. Le titre d’un article paru dans Le Monde il y a deux jours est du reste éclairant : « Si cher patrimoine ». Il faut comprendre que le patrimoine est une affaire coûteuse.

 

Vincent HANNOUN, étudiant en architecture à l’ENSA Marseille : J’approuve certains de vos propos sur l’urbanisme contemporain. Toutefois, nous sommes en train de parler de l’architecture pavillonnaire. Le problème n’est pas de savoir si les particuliers souhaitent des toits plats ou non, mais de pouvoir répondre à leurs demandes. J’estime en outre que les principales composantes de la beauté d’un paysage ne résident pas dans les toits

 

David ORBACH  : Je pense au contraire que les toits occupent une place centrale dans le débat.

 

Bernard LE ROY : L’une des règles les plus contraignantes vis-à-vis de la mise en œuvre de Bimby est la taille minimale des parcelles imposée par certains PLU. J’ai entendu un maire déplorer d’avoir construit sa maison au centre de sa parcelle de 800 m2. Aujourd’hui, il voudrait la diviser pour permettre à sa fille d’y construire une maison, mais le respect du PLU l’en empêche.

 

Un intervenant : La question de l’esthétique est plurielle et subjective. Si la construction est trop réglementée, la question de la légitimité des règles de beauté se posera. Le principe du droit à l’erreur me semble essentiel, car il garantit la créativité. En outre, un bâtiment laid encourt la sanction populaire. Je pense par exemple au tag qui a donné son surnom à l’immeuble Schlesisches Tor de Berlin : « Bienvenue Tristesse ». Il ne faut donc pas oublier que la critique et le débat public constituent certainement les meilleurs règlements d’urbanisme.

 

David ORBACH  : Nous avons le droit à l’erreur depuis un siècle, et je constate pourtant l’absence de débat sur la beauté architecturale. La doctrine officielle présentée dans toutes les revues d’architecture est celle des boîtes. Une maison, c’est un toit.

 

Une intervenante : J’estime qu’il est possible de concilier les deux visions.

 

David ORBACH : Non.

 

Une intervenante : Vous racontez n’importe quoi.

 

David ORBACH : Les personnes vous disent avec leurs mots leur détestation de l’architecture en « boîtes d’allumettes ». Nous devons les écouter. 

 

Une intervenante : Je fais partie de l’équipe d’architectes qui a réalisé les premières expérimentations de Bimby. Je rappelle que celui-ci  n’a pas pour objectif de faire du beau. D’une part, il s’adresse majoritairement à des auto-constructeurs souvent modestes, et non aux architectes. D’autre part, il vise à stopper l’aberration de l’étalement urbain. Selon moi, le débat sur le beau est un faux débat. Dans les villages par exemple, les constructions obéissaient à des principes de rationalité et de logique, et non à des théories esthétiques.

 

David ORBACH: Certes, et ces maisons avaient des toits.

 

Une intervenante : Je suis étudiante en architecture, et je considère qu’il faut distinguer l’architecture moderne de l’architecture habitable.

 

David ORBACH : Je vous assure que toutes les deux sont issues de l’esprit de la Villa Savoye.

 

Une intervenante : Vous ne semblez pas connaître la collection XS, qui est consacrée à la microarchitecture. L’architecture contemporaine ne prône pas que des toits plats et des pilotis. Vous exposez des généralités.

 

David ORBACH : Il existe une grande différence entre cette revue et les pratiques réelles.

 

Une intervenante : Je suis doctorante en géographie. Je pense que Bimby vise à rendre la densité acceptable. Suivant les lieux, les toits plats ou bien ceux à deux pentes seront préférés par les particuliers. Ce matin, j’ai beaucoup apprécié d’entendre que certains architectes ont pris le temps de discuter avec des habitants. Il me semble que ces échanges sont fondamentaux si nous souhaitons que la densification soit admise.

Je travaille sur Austin, capitale du Texas. Dans cette ville, les architectes ont accepté d’offrir leurs services gratuitement aux personnes qui ne peuvent les payer. C’est de cette manière que la densification pourra s’opérer, que l’idée de la mitoyenneté pourra être acceptée, et que l’étalement urbain pourra être limité.

 

David ORBACH : Je suis d’accord avec vous, mais la question de la densification concerne d’autres ateliers. Le nôtre est consacré à l’esthétique.

 

Un intervenant : J’estime qu’un toit plat dans une zone pavillonnaire est un exemple de diversité.

 

David ORBACH : Non. Aux yeux des particuliers, c’est une maison décapitée.

 

Marine LE ROY : Les débats esthétiques peuvent être sans fin. Toutefois, je pense que la question esthétique n’est pas vaine dans la démarche Bimby. Il faut s’efforcer de trouver de justes approches dans la gestion du paysage collectif.

 

Guillaume CARPENTIER, designer industriel : Je pense que les architectes ne doivent pas être des décideurs mais des collaborateurs. Leurs créations ne sont pas destinées à leur plaire. Leur rôle consiste à être à l’écoute des particuliers, et à les satisfaire.


David ORBACH : C’est une bonne conclusion. Merci à tous.

À télécharger : - AT Cohérence architecturale et beauté du Bimby.pdf

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