Catégorie Démarche Bimby

Auteur(s) : - Jean Kurdziel

Publié le 12 Octobre 2011

« Chérie tu es prête ?! »

Déjà vingt-heure ! Je me dépêche de finir mon tiramisu, sinon adieu la séance de cinéma… Il faudra que je pense à remercier monsieur Henri, ses repas sont toujours un vrai délice…

« Chérie tu es prête ?! » (se maquiller même pour aller voir un film pff…) Enfin ! C’est toujours la course, une fois les enfants déposés chez la nounou, la fille des voisins d’en face, et on court systématiquement sur les cinquante derniers mètres… J’aperçois la petite maison rouge, nous voilà arrivés ! Quatre euros la place comme toujours, madame Michelet nous tend nos tickets avec le sourire (on a opté pour l’abonnement mensuel, plus pratique…).

Une fois dans la salle, ah tout le monde est au rendez-vous, ça fait plaisir ! Tiens, non il manque les voisins d’à côté, leur fille doit encore avoir une otite… Et voilà, encore au premier rang, la prochaine fois… oui, on sera sans doute encore en retard… Les dix personnes de la salle se taisent, pas de bruit de pop corn (c’est la politique de la maison), mon écran plat fait vraiment pâle figure à côté de celui-ci, le film commence, et le stress de la journée s’envole.

J’oubliais, nous vivons bien dans un quartier pavillonnaire, et non en centre ville, cependant bon nombre de choses y sont envisageables, et à pieds en plus ! Une petite soirée qui nous revient au final à quarante-huit euros avec repas pour quatre, deux heures de baby-sitting et un film entre amoureux. Il est possible de faire cela au moins deux fois par mois pour se changer les idées sans contraintes de déplacement…

Il y a des « artistes », qui sont aussi urbanistes, et qui projettent leur propre dépression sur les quartiers pavillonnaires, les dépréciant systématiquement en nous faisant croire qu’ils sont des mondes de l’entre-soi[1]. Et lorsque certains proposent de transformer les quartiers pavillonnaires en de « petits » grands- ensembles, et d’« élaguer le surplus » de maisons des tissus urbains périphériques[2], on peut se demander s’il serait prudent, pour une ville, de confier le destin de ses quartiers à ce type de praticiens.

Heureusement d’autres cherchent plutôt à nous encourager par le challenge, en suscitant l’essor des services utiles au quotidien dans ces quartiers afin d’améliorer la situation existante plutôt que de l’éradiquer pour tenter de repartir de zéro.

Posséder une maison en ville

Sondage après sondage, il est clair que l’habitat individuel demeure la forme d’habitat largement préférée par les Français, la maison recueillant régulièrement 80% des suffrages. Or le stock des logements existants n’est constitué qu’à 57% de maisons individuelles en résidences principales[3], et le nombre que l’on en produit chaque année se situe dans les mêmes taux. Il y a donc aujourd’hui, au regard de cette préférence, un déficit de maisons individuelles en France.

Par ailleurs, les prix de l’immobilier démontrent qu’à forme urbaine équivalente, la proximité des transports, des services et des emplois que l’on trouve dans les centres urbains à un impact considérable sur la valeur d’un bien, illustrant bien l’importance qu’accordent les Français aux aménités qu’offrent, aujourd’hui, les villes que nous avons produites les siècles passés. Finalement, rares sont les foyers dont l’idéal n’est pas de posséder une maison en ville, et encore plus rares ceux qui sont en capacité de réaliser cet idéal.

En revanche, beaucoup vivent dans des formes d’habitat leur offrant les qualités de vie de la maison individuelle (19 millions de maisons en France[4]), mais constituant des quartiers qui n’ont pas encore acquis toutes les aménités d’un centre urbain alors qu’ils sont aux portes de la ville actuelle (14 millions de maisons situées dans les pôles urbains et couronnes périurbaines[5]).

Le projet Bimby argumente qu’il est possible de construire de nouvelles maisons individuelles dans ces quartiers, en répondant à une part significative des besoins en logement[6]. Dans cette même logique d’intensification, concevoir l’implantation de services, d’emplois et de transports dans les quartiers pavillonnaires existants est une étape supplémentaire vers la construction d’une forme de ville qui réponde aux aspirations de ses habitants.

Le projet Open Houses, développé par une équipe de designer américains et hollandais, droog, dans l’Etat de New-York, vise justement à explorer les solutions possibles pour redévelopper une batterie de services d’intérêt au sein des tissus pavillonnaires situés à des distances allant jusqu’à soixante-dix kilomètres de la ville de New-York.

S’ils ont essentiellement pensé à l’organisation spatiale de chaque service, le cadre culturel et social dans lequel ils ont été pensés apporte un œil nouveau, plus frais que les traditionnels coiffeurs ou épiceries auxquels nous sommes généralement habitués.

Par services nous entendons ici une palette d’offre allant de l’utile (commerces de bouche, aides à domicile, petits travaux etc.) au plus divertissant (concerts, spectacles, bars), et du gratuit (troc, dépannage etc.) au payant (cash, chèque emploi-service, etc.).

Tout peut-il être un service ?

droog invite les habitants du quartier à développer un de leur hobby sous forme de service. Bien que parfois romancés et osés, à l’instar du Love hotel, cadre intime de rencontre entre amants de quartier, avec entrées et sorties séparées, d’autres propositions, s’attaquent à d’autres facettes du développement durable, comme la réduction des déplacements, avec par exemple le relais-courrier. Celui-ci permet aux habitants d’un quartier de mutualiser la réception de leurs colis chez un voisin présent la plupart du temps à domicile.



Love hotel

A l’inverse, le Dog sitting & walking, un concept de prime abord à n’en pas douter cent pourcent américain, puisqu’il s’agit d’un circuit balisé et courbé de promenade pour chien, peut en fait se révéler très intéressant pour le voisinage. En proposant un gardiennage pour animaux de compagnie à proximité du domicile, il permet aux maîtres de gagner en mobilité au quotidien et surtout étend les possibilités de choix de maison ou d’appartement en vacances, beaucoup n’acceptant pas les animaux.



Dog sitting&walking

Open Houses comme Bimby : innover à partir des pratiques existantes

La division parcellaire, en permettant le maintien voir une augmentation de la population d’un territoire, crée des conditions favorables à l’implantation de nouveaux services.

L’Open Houses présente un intérêt convergent en proposant de généraliser, systématiser, organiser voir monétiser des pratiques déjà existantes sur ce territoire. Ces pratiques, qui ne deviennent pas forcément un revenu principal, peuvent donc se permettre une certaine flexibilité sur le revenu qu’elles génèrent.

De quelles pratiques parle-t-on ? Et bien, quel habitant d’un quartier pavillonnaire n’a pas connu, dans sa jeunesse, une famille dont les parents permettaient à leurs enfants et amis de profiter du garage comme salle de répétition pour leur groupe de rock, ou de la salle de jeu pour faire des après-midis ping-pong ou jeux-vidéos ?

Ou encore qui, aujourd’hui, n’a pas de Home Cinema chez lui et n’invite pas de temps en temps ses voisins ou amis à venir voir un match ou un film à la maison ?

Pour continuer dans ce sens, pourquoi un passionné de musique ne pourrait-il pas mettre à disposition du voisinage l’espace qu’il dédie à sa pratique et les instruments qu’il utilise ?

Et ceci en récupérant en retour un petit pécule pour « auto-financer » sa passion, lui permettant de s’acheter de nouveaux instruments, ou de faire de son garage un véritable studio d’enregistrement ?

Le levier financier, même modeste, peut-il susciter le développement d’une activité de quartier ?

Peut-on réellement monétiser de telles pratiques ?

Cette question nécessite d’interroger d’une part les blocages éventuels, d’ordre culturel et psychologique, de la part des bénéficiaires de ces services que l’on souhaiterait mettre à contribution. De l’autre, les possibilités législatives en matière de développement de services.

C’est le même type d’obstacles qui peuvent rendre certains sceptiques à l’idée que des propriétaires de maisons individuelles puissent choisir de diviser leur terrain pour en vendre une partie.

En effet, on pourrait penser qu’inviter les propriétaires de maisons à construire un deuxième logement sur leur parcelle contredise le lien affectif qui existe entre une famille et sa maison[7]. Les sociologues du projet Bimby ont pourtant pu observer que la vente d’un terrain à bâtir répond à divers besoins de beaucoup de foyers, et peut agir comme un levier efficace pour impulser une dynamique d’élaboration de nouveaux projets de vie.

D’un point de vue législatif, il est vrai que la plupart des POS et PLU actuellement en vigueur n’ont pas été conçus dans l’optique de réguler l’évolution et l’intensification pavillonnaire. Pourtant, sans les modifier, de nombreuses possibilités existent déjà pour peu que les propriétaires le sachent et trouvent une aide technique pour mener à bien leurs projets.

Par analogie, le développement des micro-services pourrait être insufflé par un levier économique modéré, pour que les initiateurs puissent financer leurs propres loisirs. Du côté de la demande, on peut imaginer que l’obstacle psychologique sera franchi lorsque ces services répondront à de réels besoins, à l’instar du besoin en terrains à bâtir en proche couronne.

Du côté législatif, les statuts de micro-entreprise, auto-entrepreneur, ou associatifs, permettent aujourd’hui de développer une activité selon des démarches administratives relativement légères, en simplifiant le paiement de l’impôt et des contributions sociales.

Un tout qui fait ville

A terme c’est la combinaison de l’ensemble des passions des habitants d’un même territoire qui pourrait recréer l’ambiance urbaine recherchée. Un voisin possédant 250 BD pourra ouvrir une bibliothèque, un passionné de cuisine développer un portage de repas, un autre offrir un service de salle de réunion dans son vaste séjour, ou encore un gite pour organiser des soirées ...

Une multitude de services qui permettrait à chaque habitant de ne plus avoir à tout planifier.

Pour plus de détails sur l'Open Houses
 


[1]DVD. « Un Monde pour soi » Yann Sinic, Nathalie Combe - 2008.

[2]Selon le rapport de la mission « vivre chez soi » par Alain Franco pour Nora Berra, secrétaire d’Etat chargée des Aînés, juin 2010.

[3]SOeS Compte du logement 2008.

[4]SOeS Compte du logement 2008, en résidences principales 15,8 millions de logement individuel et 11,8 millions en collectif.

[5]Données INSEE.

[6]Au rythme d’un propriétaire sur 100 chaque année qui déciderait de diviser le terrain de sa maison pour en faire un terrain à bâtir, c’est l’équivalent de l’ensemble de la production actuelle de maisons individuelles qui pourrait être bâtie dans les quartiers pavillonnaires existants.

[7]J-P Lacaze, « Habiter une maison, est-ce un pêché ? » Revue Urbanisme n°378.

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